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El hadj SENE,correspondant associé, section 2 de notre académie nous a quittés

Section « Forêts et filière bois »

Hommage de l’Académie d’Agriculture de France à El Hadji Sène

Il naît en 1942 au village de Sokone, proche du delta du Saloum et de la frontière nord de la Gambie, dans ce qui s’appelle alors la Circonscription du Sine Saloum du Sénégal, à cette époque colonie de la France. Après des études primaires dans ce village et des études secondaires au lycée Faidherbe de Saint-Louis du Sénégal, il est coopté dans un programme accéléré de formation des cadres du pays nouvellement indépendant. Et termine en juin 1966 ses études supérieures, d’abord à l’Ecole Forestière des Barres, formant alors des ingénieurs des travaux des Eaux et Forêts, puis à l’Ecole Nationale des Eaux et Forêts de Nancy et, parallèlement, à la Faculté des Sciences de cette ville, décrochant un certificat d’études supérieures de pédologie sous la direction de notre regretté confrère Philippe Duchaufour.
A son retour au Sénégal cette même année 1966, il est nommé au sein de la Direction des Eaux et Forêts comme chef du Service Régional Forêt et Gestion de la Chasse pour la Région du Cap Vert, appelée plus tard Région de Dakar. Il cumule pendant quelques années cette fonction avec celle de directeur du Parc forestier et zoologique de Hann dans la capitale. En 1974, à 32 ans, il est promu à la tête de la Direction des Eaux, Forêts et Chasses, responsabilité qu’il assumera pendant dix ans, jusqu’en 1984.
Haut fonctionnaire de grande compétence, visionnaire, tout entier dévoué au bien public, il marque de son empreinte indélébile une administration certes auréolée d’une tradition coloniale solide et efficace, mais jusqu’alors insuffisamment intégrée aux réalités socio-économiques du Sénégal nouvellement indépendant. De nombreux projets de reboisement, de lutte contre les feux de brousse et de gestion de la faune sauvage couvrant les différentes zones écologiques du pays doivent leur existence à sa perspicacité et à sa ténacité ; ils ont pour vertu commune d’associer les communautés locales. Il fait adopter en 1981 le Plan Directeur de Développement Forestier du Sénégal, catalyseur de nombreux projets de développement forestier, et préfiguration de ce que seront à partir de 1986 les nombreux plans nationaux formulés dans le cadre du Plan mondial d’Action Forestier Tropical.
Les qualités et compétences dont il fait ainsi montre comme directeur d’une administration technique importante de son pays sont très rapidement reconnues au niveau régional et international. Il contribue activement aux premiers travaux du Comité Inter-Etats de Lutte Contre la Sécheresse au Sahel, le CILSS créé en 1973 à la suite de la grande sécheresse autour de l’année 1970. En 1984, il est Secrétaire général de la Conférence sur la Lutte contre la Sécheresse et la Désertification dans les pays du CILSS et de l’Afrique de l’Ouest (COMIDES), plus tard Conférence des Ministres de l’Environnement des pays de l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine. L’Unesco fait appel à lui dans le cadre du Programme MAB, « L’Homme et la Biosphère » ; il est administrateur du Centre international pour la recherche en agroforesterie (ICRAF) du Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale (GCRAI) ; et, en 1985, il coordonne les activités de la FAO pour l’Année Internationale de la Forêt proclamée par le Conseil de l’Organisation.
Car c’est avec la FAO, plus particulièrement sa Division des ressources forestières, qu’il aura son engagement le plus fécond et le plus durable au niveau international. En tant que directeur des forêts du Sénégal, il a déjà représenté son pays dans plusieurs organes statutaires forestiers de l’Organisation, et a participé comme expert à certaines de ses réunions techniques. En avril 1983, je propose qu’il assure l’intérim de six mois du chef de la Sous-division de la mise en valeur des ressources forestières, puis, toujours sur ma recommandation, il est successivement nommé fonctionnaire chargé de la foresterie des zones arides, puis, en 1990 promu secrétaire général adjoint du 10ème Congrès forestier mondial tenu à Paris en septembre 1991, et en 1992 chef du Service de la conservation des terres au sein de la Division des ressources forestières. Et, tout naturellement, il sera promu, à nouveau, en 2000, comme directeur de cette Division. En 2004, il quitte l’Organisation ayant atteint l’âge de la retraite de la fonction publique internationale.
Ce serait mal connaître notre regretté confrère d’imaginer que son dévouement aux autres lui permettrait une retraite tranquille. Dès 2005, il s’engage dans la vie associative, assumant en particulier la charge de Secrétaire général de l’association sénégalaise des Volontaires pour l’Avancement de l’Agriculture. En 2009, à 67 ans, à l’invitation des habitants de son terroir, il se présente sans coloration politique aux élections municipales et est élu facilement maire de la commune de Sokone : le village qui l’a vu naître est devenu une ville de près de 20 000 habitants, qu’il aime appeler « Sokone-les-manguiers ». Il a développé auparavant dans la région la culture d’une autre espèce d’arbre, l’anacardier, et obtenu l’installation d’une usine de décorticage de la noix d’anacarde. Jusqu’à la fin de son mandat en 2014, il s’investit fortement, comme il l’a toujours fait pour les causes qu’il a soutenues, dans de nombreux projets de développement de sa ville, mettant fortement l’accent sur l’adhésion et le partenariat tout en privilégiant la sauvegarde de l’environnement.
L’Académie l’avait élu en 2005 membre correspondant associé. Ses autres engagements sénégalais et africains et ses nouvelles fonctions d’élu ne lui ont malheureusement pas permis de s’investir significativement dans les activités de la Section Forêts et filière bois qui avait proposé son élection. De façon détournée, il m’avait d’ailleurs laissé entendre que pour des raisons qu’il pouvait comprendre l’entrée en France d’un résident africain n’était pas forcément simple.
On ne saurait parler de notre regretté confrère sans évoquer ses talents littéraires. Il savait manier avec éloquence et subtilité, non seulement les principales langues vernaculaires du Sénégal et le français, mais aussi l’anglais et l’espagnol. Sa grande sensibilité avait fait de lui un poète prolifique chez qui toute émotion était source d’inspiration pour un beau poème en français ou un « taalif » en wolof. Il a ainsi chanté les beautés de la nature, magnifié l’amour de ses proches, exprimé son amitié et son estime pour ses collègues. Dans un témoignage à paraître prochainement, avec celui d’autres forestiers francophones, il reprenait le début de ses poèmes variés sur le « vert », le désert, les dunes, la goutte d’eau, … . Je reprends ci-dessous les premiers alexandrins de son poème sur les dunes :
Comme les nuées pressées, là-haut, espoir d’abondance,
Comme les croupes brunes des éléphants en errance,
Comme les vagues océanes, houle fondante sur la berge,
La troupe silencieuse des dunes, sur les terres qu’elle submerge,
Avance, inexorable, à l’assaut du pays nu.
Elles ont traversé le désert, chevauchées fauves
Sur l’Harmattan qui les porte, folâtre et se sauve,
Au-dessus des ergs chauves et des hamadas pierreuses.
Elles se sont épandues le long des côtes poudreuses,
Comme un grand linceul blanc que déroule l’alizé.
… 
El Hadji Sène a été, et demeurera longtemps une figure éminente du monde forestier. L’annonce de son décès a été l’occasion de messages vibrants venant de collègues de tous les continents : « comment pouvait-on être bon dans tant de domaines à la fois : travail, intelligence, bienveillance, comportement, compréhension, management, poésie, … ? », dit l’un de ses anciens collègues de la FAO ; « homme du Paradis » pour un de ses collègues sénégalais ; « homme de bien et homme bon » ; « sage parmi les sages, juste parmi les justes » ; « immense culture et profonde humanité » ne sont que quelques expressions glanées dans les nombreux hommages qui lui sont décernés.
L’Académie présente ses plus vives condoléances à son épouse Ndeye et à leurs enfants, ainsi qu’à son frère cadet Ousmane, directeur depuis 2004 du Centre de Recherche Ouest Africain, basé à Dakar, plateforme d’échanges entre chercheurs américains et ouest africains.  


Jean-Paul Lanly
Trésorier perpétuel honoraire de l’Académie d’agriculture de France
29 septembre 2020

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