Vous êtes ici

Jacqueline BONNAMOUR vient de nous quitter

Elle était membre titulaire depuis 1995, Professeur émérite de l'Université Paris I, Directice honoraire de l'ÉNS de Fontenay-Saint-Cloud.

Née en 1924, Jacqueline Bonnamour fut une grande figure de la géographie rurale. Elle lui a consacré toute sa vie, intitulant un de ses ouvrages « Du bonheur d’être géographe ».  Elle joua un rôle éminent dans les débats épistémologiques concernant la géographie rurale dans un ouvrage qui fut et qui demeure une référence pour de nombreux chercheurs : « Géographie rurale, position et méthode » édité aux éditions Masson une première fois en 1973 et une seconde en 1993.
Elle fut l’une de premières femmes à réussir l’agrégation de géographie, en 1949. Ensuite, tout en enseignant en lycée, elle prépara une thèse de doctorat d’État sur le Morvan, qu’elle soutint et publia en 1966 (« Le Morvan, la terre et les hommes », Presses universitaires de France). Cette étude régionale et rurale reposait sur de  très importantes enquêtes de terrain. Elle a étudié à la fois les aspects physiques (sols, climat) et les activités  économiques et humaines : les structures foncières et celles des exploitations agricoles. Elle a ainsi contribué à promouvoir une géographie globale  combinant études de relations « verticales » (les relations des hommes à leur environnement) et de relations « horizontales » (les relations économiques et sociales entre les hommes).  Le sous-titre donné à sa thèse « Tant vaut l’homme tant vaut la terre » montre bien sa conception d’une géographie de l’espace rural associant tous les aspects physiques et humains. Il s’agit donc bien d’une géographie rurale alors que jusque-là prévalait une  géographie agraire, mettant au centre de ses problématiques l’étude des paysages agraires. Sa principale  innovation réside dans la pratique des collaborations pluridisciplinaires avec pédologues, économistes et agronomes, sans oublier la qualité de l’enquête auprès des acteurs : agriculteurs, syndicats et  institutions. Cette thèse très  remarquée et complétée par la thèse complémentaire, une  étude sur les « structures familiales et systèmes de culture » fut récompensée par l’attribution d’une médaille de vermeil de l’Académie d’agriculture de France.
À partir de 1968, Jacqueline  Bonnamour a élargi son champ de recherches à la PAC créée en 1957. Elle essaya d’en mesurer l’impact sur les exploitations agricoles et les inégalités sociales. Elle s’est alors durablement intéressée aux mutations des campagnes, à leur multifonctionnalité.
Tous ces travaux lui valurent d’être reconnue au sein de l’association des professeurs d’histoire-géographie dont elle fut présidente de 1972 à 74. Elle joua également un rôle important au sein  du Comité national de la géographie dans le cadre duquel  elle fut une  secrétaire particulièrement dynamique de la Commission de géographie rurale multipliant initiatives et visites de terrain en France et à l’étranger . Elle fut  aussi membre de la commission Aménagement rural du VIe plan. Au niveau international,  dans le cadre de l’Union Géographique Internationale, en collaboration avec le grand géographe polonais Jerzy Kostrowicki, elle participa à un grand projet international  chargé de  définir une méthode comparative afin d’élaborer une cartographie des exploitations agricoles et des systèmes de culture. Elle prolongea ce travail au sein de son  laboratoire de l’école normale supérieure de Fontenay-aux-Roses dont l’un des  résultats fut une cartographie de la typologie des régions agricoles françaises. L’ensemble du territoire était analysé au niveau de 710 petites régions agricoles définies par 27 critères, aboutissant à la définition de 17 types d’espaces ruraux (CR de l’Académie, 1984)
Jacqueline Bonnamour rêvait de maintenir une unité de la géographie, au-delà de toutes les spécialités. On voit bien par les exemples précédents qu’elle concevait la géographie rurale comme globale et très ouverte. Elle assura la direction, toujours avec beaucoup de rigueur, de nombreuses thèses dont celles de notre consœur Monique Poulot ( « Les planteurs et sucriers français »1988) et celle de notre confrère Jean-Paul Charvet (« Les greniers du monde », 1985)
Elle mena une brillante carrière universitaire
Agrégée, elle fut professeur en lycée et classes préparatoires, membre du jury d’agrégation avant même d’être élue professeur à l’université de Rouen puis à la Sorbonne. elle fut nommée directrice de l’ENS de Fontenay En 1975,. Dans tous ces postes, elle a constamment été confrontée aux réformes et refontes de structures,. A l’ENS de Fontenay, elle est favorable à l’introduction de la mixité, chose faite en 1981 ; puis elle gère la fusion des écoles normales supérieures de Fontenay et  de Saint-Cloud, préparant leur installation  à Lyon. La transmission des connaissances et des résultats de la recherche étaient pour elle au cœur de ses missions universitaires. À ce titre, elle fut longtemps  rédactrice de la revue  l’Information géographique, revue largement destinée aux enseignants de lycées.
Une autre partie de sa vie fut dévolue à l’Académie. Distinguée dès 1967 par une médaille de vermeil pour sa thèse, elle fut élue membre correspondant en 1975. On peut imaginer qu’elle n’avait guère de temps pour s’impliquer, mais elle fit plusieurs  communications  présentant le résultat de ses travaux (1984). À partir de 1990, date de sa retraite, elle devint très active, en section IV et pour la publication des comptes rendus. Élue membre titulaire en 1995, elle fut la 3e femme élue à l’Académie après Mesdames  Yvette Cauderon et Suzanne Mériaux
Elle organisa avec Jean-Marc Boussard en janvier 2002 un grand colloque au Palais du Luxembourg, sur « Agriculture, régions et organisation administrative » ; avec l’aide de l’Association des régions de France alors  présidée par Jean-Pierre Raffarin qui fit une belle introduction. L’objectif en était l’analyse du poids des décisions politiques et économiques prises  à tous les  niveaux administratifs et que subissent les producteurs agricoles.
Ce que l’Académie et la  section IV peuvent retenir de ses engagements :
- son lutte pour la parité et la mixité, pour l’entrée de femmes à l’Académie (son élève Violette Rey,et  le soutien qu’elle m’a manifesté)
- son souci d’interdisciplinarité, toujours assis sur une formation disciplinaire solide
- sa volonté de comparaison internationale, fondée sur la coopération des chercheurs
Malgré des difficultés à marcher après 2003, elle venait régulièrement participer à nos séances. Mais les difficultés s’aggravant,  elle s’était installée dans le Morvan pour lequel elle avait un attachement profond et où elle se sentait si bien, proche de son neveu et de ses nièces. Elle avait écrit un petit livre touchant décrivant son adaptation à la maison de retraite de Marcigny-Ogny. Nous garderons d’elle l’image d’une figure d’autorité, qui  a dominé la géographie rurale de son temps  et d’une grande universitaire qui a eu le souci  d’adapter les structures aux évolutions sociales.

Nadine VIVIER
Présidente de l'Académie

Voir la page de